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TÉMOIGNAGE

SANS LIMITE

Entrevue avec Hélène Allard, Pauline Valois, Raymonde Bellemare
Propos recueillis par Lucie Lavoie

Hélène vit avec les limites imposées par l'arthrose sévère. Pauline se rebelle devant tout ce qui est bon pour la santé. Raymonde éprouve d'importantes douleurs à la hanche. Toutes trois s'avouent grincheuses devant tout effort physique. Pourtant, lorsque chacune témoigne de son cheminement, on croirait entendre des athlètes olympiques: «je compétitionne avec moi-même, je persiste, je dépasse mes limites.»

Sans médaille, ni grade, leur compétition se vit contre la douleur et leur récompense, le dépassement des limites physiques éprouvantes.

Après huit ans de pratique assidue de Taekwon-Do, nous leur accordons le championnat de persévérance et de bienveillance. Laissons-les nous raconter leur histoire.

Les pionnières de Trân Fusion

Avant même la création du Centre Trân Fusion, Joliette Trân, ergothérapeute et ceinture noire 6e degré, regroupe quelques femmes qui présentent des défis particuliers de remise en forme. Elle adapte un programme d'exercices inspirés du Taekwon-Do. Joliette a plusieurs idées en tête. Ce qui l'anime dès le début, c'est le défi d'aider ces femmes aux prises avec des limites physiques, et réfractaires à l'idée de bouger. Hélène, Pauline et Raymonde ne le cachent pas, elles détestent l'exercice. Pauline dont les défis sont moins physiques veut bien bouger, pourvu que le caractère obligatoire et exigeant laisse grandes ouvertes les portes au plaisir.

Elles commencent donc à Saint-Isidore, chez Marie, la belle-mère de Joliette Trân, qui se charge elle-même d'inviter ses amies à cette activité hors du commun. Des déménagements et des changements de participantes les conduisent à la piscine d'Hélène à Saint-Romuald. Depuis déjà 8 ans, Joliette les initie au Taekwon-Do. Les coups de pied, les coups de poing, la contraction musculaire et la respiration dans l'eau, se veulent moins exigeants pour les possibilités physiques réduites d'Hélène. L'idée de création d'un centre pour les 50 ans et plus germe dans l'esprit de Joliette avant même d'offrir ces premiers cours à ces pionnières de la mise en forme par le Taekwon-Do. Joliette, forte de son expérience en ergothérapie et de sa réflexion sur la santé communautaire a le goût de maintenir les baby-boomers en santé.

Par ses compétences d'ergothérapeute, Joliette Trân ramène les participantes aux activités concrètes du quotidien. Hélène précise. «Elle nous faisait travailler avec des boîtes de conserve, monter des marches. Son idée de création d'un centre prend racine au fur et à mesure de cette expérimentation avec nous qui sommes en quelque sorte des cas particuliers, dit-elle en souriant. Si Joliette réussissait à garder notre intérêt, alors elle pouvait le faire avec d'autres moins récalcitrants.»

Hélène raconte les prémices de Trân Fusion, le centre de Taekwon-Do dédié au départ pour les 50 ans et plus. «Joliette a accouché de sa première fille. Nos cours avaient lieu en présence de la petite Jasmine. Nous avons été très proches de la création de Trân Fusion. Jusque dans le choix des détails: des miroirs ou pas dans la salle de cours du prochain centre? Mixité ou pas? Joliette nous questionnait beaucoup. Elle le fait encore d'ailleurs. C'est sûr que sa persévérance, sa personnalité ont grandement influencé notre cheminement. Un jour, elle nous propose que sa mère se joigne à notre groupe. Nous acceptons, sans réaliser que Thi My est ceinture noire en Taekwond-Do. OUF! On a dû surmonter notre gêne par crainte de son expertise. Mais une gêne bien inutile.»

Forte de son expérience auprès de ce groupe, Joliette quitte l'Hôtel Dieu de Lévis et lance le Centre Trân Fusion dans le local de Sainte-Foy, celui de son père, Trân Trieu Quan. Ce «groupe instigateur» de mise en forme par le Taekwon-Do n'est toujours pas sur l'horaire du centre. C'est un groupe fermé, auquel se greffent occasionnellement des personnes introduites par Joliette. Ludmila, Louise, Mireille, Rosa. Pour Pauline, Hélène et Raymonde, des cadeaux offerts par Joliette.

Huit ans plus tard

Toutes trois saluent la compétence d'ergothérapeute de Joliette qui trouve une solution à chaque problème. Hélène explique. «Nous, on pense qu'on n'est pas capable, on résiste. Et on explique nos résistances. Il faut dire que Joliette nous fait faire ce qu'elle veut, parce qu'on sait qu'elle souhaite notre bien. Nous, on veut relaxer, l'exercice c'est un peu contre nature. Son autorité bienveillante fait en sorte qu'on le fait. Elle part de la base de chaque mouvement. On a confiance dans ce qu'elle nous demande. Elle reconnaît nos limites tout en proposant une solution, ce qui fait qu'on ne reste jamais dans nos incapacités, tout au contraire.»

L'apprentissage dans la piscine a permis à Hélène d'aller plus loin, sans jamais se blesser. «Elle accorde de l'attention à chacune. Les cours de Taekwon-Do sont vite devenus un endroit pour tout dire. Ça fait mal. Est-normal que ça fasse mal? C'est une question qui revient sans cesse. Que chacune se pose parfois en silence. Dans une conversation intime avec soi-même. Mais là, ce qui est extraordinaire, c'est qu'on ne se sent jamais jugé. Sur rien. L'ouverture, l'accueil, les attitudes de Joliette, cette discipline du Taekwon-Do, cette expérience dans toutes ses dimensions m'ont appris à mieux me traiter, comme j'ai l'habitude de traiter les autres.»

Par ailleurs, le Taekwon-Do a permis à Pauline de se centrer sur son corps. «J'ai réalisé que je vivais, dissociée de mon corps. Joliette m'en a fait prendre conscience, a connecté ma tête avec mes sens. J'arrive désormais à sentir ma faim. C'est tout un potentiel que je découvre. Je ne voyais pas cette dimension de ma vie, comme si ce n'était pas vraiment nécessaire. Mon corps est devenu un allié. Depuis, avoir confiance en moi, eh bien ça passe par lui.» Au départ, Pauline se montrait moins convaincue par cet engagement, mais elle a suivi ses amies. Sa motivation est animée par le goût de les retrouver et de partager une activité avec elles.

Selon Raymonde, le fait de pouvoir améliorer des mouvements qu'on ne pouvait pas exécuter avant nous met en contact avec le sentiment de dépassement de soi, à travers le corps. «Cette expérience physique se transpose dans des situations plus exigeantes de la vie; j'y vais doucement, en avançant. Je suis une timide qui risque davantage maintenant avec une meilleure conscience de qui je suis.» Hélène ajoute: «Au contact de Joliette, j'apprends à reconnaître mes limites et surtout, comment y pallier. Elle m'aide à partir d'où je suis, m'encourage à me rendre là où je n'irais pas en solitaire. La patience et la persévérance de Joliette, son empathie m'ont fait un bien infini. La qualité du regard qu'elle porte sur nous, permet de développer notre propre bienveillance sur soi, et sur les autres. À titre d'exemple, l'apprentissage de cette nouvelle forme Won-Hyo.» Devant le défi d'apprendre des formes compliquées, elles ne s'y seraient pas aventurées seules.

Pauline relate sa difficulté à surmonter toutes les références à l'éducation féminine reçue. Pour arriver à donner des coups de pieds et des coups de poing, je me suis concentrée sur l'aspect chorégraphique des formes. J'évacuais l'aspect martial. J'ai cheminé, dit-elle en riant. «Au point d'aimer donner des coups de pieds, ça me fait un de ces biens de me défendre! Ça s'est imposé en moi de manière assez surprenante.»

Hélène ajoute qu'à travers cette approche, elle apprend tout aussi émotivement. «C'est mon âme et mon cœur qui sont nourris. Joliette n'a rien de menaçant dans l'action vers laquelle elle m'entraîne. Dans notre groupe, on fait le salut, mais il n'y a pas de credo comme aux cours réguliers de Taekwon-Do. On est témoin de l'effet de cette discipline, essentiellement par l'observation du comportement et de la maturité de Joliette. Et des transformations qu'on observe en nous.»

Pauline croit que le Taekwon-Do favoriserait l'apprentissage scolaire des jeunes et canaliserait leur agressivité. «Canaliser l'agressivité, dans le fond, c'est nécessaire à toute étape de développement. De connaître des formes de Taekwon-Do a augmenté ma confiance en moi, de découvrir et de contacter la force qui m'habite. Ma mère qui a 100 ans est en perte de capacités, le Taekwon-Do va m'aider à rester présente et consciente de mes capacités.

Par ailleurs à la fin de chaque cours, chaque personne de notre groupe a progressé. Le fait d'intégrer de nouvelles personnes de constater tout le chemin parcouru, les acquis accumulés au fil du temps par chacune, sans compétition ou comparaison, apportent une telle richesse. La motivation est maintenue tant par l'attention que Joliette porte à chaque personne, sans relâche, que par la précision du geste, bien placé qu'on réussit à exécuter. C'est vrai qu'on se décourage au début, on l'a dit, on rouspète spontanément, on se dit incapable, avant même d'avoir essayé, et puis on y arrive.» Toutes trois font valoir le gain d'énergie, une motivation qui nous propulse malgré la fatigue de l'après-cours. Une fatigue qui apporte un bien-être.

Hélène se sent si reconnaissante à l'endroit de Joliette qui l'aide à gérer toutes ses pertes de capacités. «Mes amis m'aident à vivre, et j'ai appris, grâce à Joliette, que je peux toujours faire quelque chose. Cette femme de peu de mots m'a conduite vers l'acceptation. Si Joliette arrêtait, je ne suis pas certaine que je continuerais. Elle nourrit mon âme, ma joie de vivre, accroit mon acceptation des situations. Elle ne voit pas notre âge, elle nous voit nous, dans tout ce que nous sommes. Bien sûr, j'ai accru ma confiance en moi, grâce à son expertise. Elle a su transformer mon discours intérieur, «je ne peux plus faire ça» en un discours de bienveillance. De celui-ci, une plus grande sérénité est apparue. Il y a des journées plus difficiles, mais je les accepte, parce que je suis plus fière de qui je suis et plus heureuse. Pour elle, je ne suis pas comme dans le milieu médical une AMS, une atteinte musculo-squelettique. Je suis une personne qui est capable d'apprendre à bien faire des gestes nouveaux, comme de développer un discours intérieur accueillant. Je vis cette expérience comme un privilège.»

Elles terminent en formulant un souhait: celui d'emmener toutes les personnes qu'elles aiment à pratiquer le Taekwon-Do.

Pauline, intervenante sociale retraitée, Hélène, éducatrice spécialisée auprès de personnes vivant avec une déficiente intellectuelle, retraitée, Raymonde, enseignante au secondaire, retraitée.